La dépression est la réaction à la perte d’une illusion
Juan David Nasio | Mis en ligne sur Cairn.info le 07/11/2012
Je voudrais commencer par définir la dépression. Si j’avais à en rappeler une définition générale, je dirais que la dépression est une maladie psychique caractérisée par une humeur triste provoquée par un choc émotionnel souvent difficile à repérer. Cette maladie s’accompagne toujours d’un dérèglement biochimique au niveau de la transmission de l’influx nerveux. À l’heure où je vous parle, nous ne savons pas si le dérèglement biochimique est provoqué par le choc émotionnel ou si, à l’inverse, c’est le dérèglement biochimique qui, ayant affaibli les défenses du moi, a favorisé la survenue du choc émotionnel.
Par contre, nous savons – et c’est étonnant – que les anomalies de la chimie du cerveau disparaissent non seulement avec l’action des antidépresseurs mais aussi – nous disent les neuro-scientifiques – avec l’action d’un échange régulier, chaleureux et empathique entre un patient et son thérapeute.
Cependant, nous pouvons définir la dépression de deux autres manières suivant deux points de vue différents et complémentaires : un point de vue descriptif qui l’envisage comme un syndrome, c’est-à-dire comme un ensemble de symptômes observables sans s’occuper de la cause ; et un point de vue psychanalytique qui, au contraire, la définit précisément en relation avec les causes qui la provoquent et les mécanismes inconscients qui l’expliquent.
Du point de vue descriptif, la dépression est un ensemble de neuf signes cliniques qui composent le syndrome dépressif type. Notez qu’aucun des symptômes que je vais énumérer ne suffit à lui seul pour affirmer qu’il existe une dépression. Il faut au moins cinq symptômes flagrants, présents simultanément pendant deux semaines, pour dire que nous sommes devant un trouble dépressif.
Assurément, la tristesse est le signe dominant dans le vécu du patient déprimé, mais attention, il s’agit d’une tristesse bien différente de la tristesse normale. Nous avons tous éprouvé la tristesse normale, mais nous n’avons pas tous éprouvé la tristesse dépressive. La tristesse dépressive, qui s’immisce sournoisement comme un brouillard dans l’âme, est une émotion douloureuse, pesante, mêlée d’anxiété et d’angoisse, de susceptibilité et d’aigreur ; ce n’est pas une tristesse sereine, elle est amère et tourmentée. À la différence de la tristesse ordinaire, la tristesse dépressive est permanente, difficilement réductible, et inhibitrice de l’activité affective, mentale et physique du sujet. C’est une tristesse sans motif repérable – on ne sait pas d’où elle vient –, et lorsqu’on lui suppose un motif, il est souvent insuffisant pour expliquer son origine. Le ressenti de cette tristesse, je veux dire le vécu du déprimé, peut aller de la simple humeur morose qui dure plusieurs semaines au dégoût de soi, et du dégoût de soi au désespoir profond.
Parfois la tristesse n’apparaît pas en tant que telle et se traduit chez le patient dépressif par une irritabilité exacerbée. Il faut se faire à cette idée que le dépressif se fâche facilement : il est fréquemment énervé, irascible, susceptible et récriminateur contre ses proches et contre lui-même. C’est ainsi que la tristesse se présente souvent masquée sous la colère ou l’agressivité. Mais que la tristesse soit franche ou masquée, elle se nourrit toujours chez le déprimé d’un obsédant et autodévalorisant repli sur soi. Voilà le deuxième symptôme caractéristique de la dépression : le dépressif ne cesse de ressasser les raisons de son malheur. Il se claustre à l’intérieur de lui-même. Il tourne le dos au présent, à son entourage et au monde ; s’isole et se lamente sur son sort et sur son passé. C’est alors que se développe en lui un cruel sentiment d’autodévalorisation, de culpabilité exagérée ainsi que le besoin masochiste de jouir de sa culpabilité. Non seulement il se sent coupable, mais en plus il savoure le goût amer de sa culpabilité.
Un troisième signe qui accompagne la tristesse et le repli négatif sur soi, est la perte d’intérêt pour tout ce qui lui est extérieur. Il délaisse son partenaire, ses enfants, ses amis, ses loisirs ou encore son travail. C’est le moment où le déprimé déclare qu’il n’a envie de rien, ni de sexe, ni d’amour, ni de voir personne. En fait, il n’a pas perdu seulement le désir ou l’envie de vivre, il a perdu aussi la faculté de ressentir intérieurement la présence du désir – fût-elle la plus infime. Ces trois symptômes majeurs que sont : la tristesse anxieuse, les pensées obsédantes ainsi qu’autodévalorisantes, et la perte du désir, entraînent chez le patient dépressif d’autres troubles associés que je vais décliner rapidement sous la forme de ses plaintes les plus fréquentes.
La fatigue et la lassitude lui font dire : « Je dors beaucoup et cependant, je suis épuisé du matin au soir » ; le ralentissement global dans tous les registres de la vie quotidienne le fait se lamenter : « Je n’en peux plus ! Tout est lent et insurmontable » ; les troubles de l’attention, de la concentration et parfois de la mémoire se traduisent par : « J’oublie souvent ce que je dois faire et je suis incapable de me concentrer même devant la télé. » Un autre signe clinique, alarmant celui-là, sont les idées suicidaires souvent informulées. Quand elles s’expriment, la phrase que les proches entendent habituellement est : « Il vaudrait mieux pour tout le monde et pour moi-même que je ne sois plus là. » À propos du suicide notez que 15 % des déprimés tentent de se suicider. Les autres troubles de nature somatique qui caractérisent le tableau clinique de la dépression sont la perte de l’appétit et du sommeil : « J’ai perdu cinq kilos, nous disent-ils, et je n’ai plus faim. » Ou encore : « Je me réveille toutes les nuits. Je m’endors difficilement ou même je me réveille vers 5 h. »
Voilà donc l’ensemble des manifestions typiquement dépressives que nous pouvons résumer en disant : quand la tristesse anxieuse domine, quand le repli sur soi s’installe, quand on n’a plus envie de rien, que l’on se sent épuisé et ralenti, quand on a le sentiment d’avoir raté sa vie, que l’on a constamment des idées noires, que l’on se sent inutile et coupable de tout, quand on perd l’appétit et le sommeil, et surtout, quand cet état dure depuis plusieurs semaines, il s’agit bel et bien d’une dépression.
Venons-en maintenant au point de vue psychanalytique.
Avant tout, quel est le tableau clinique qui fait dire au psychanalyste que son patient traverse un moment dépressif ? Ce tableau n’est pas très différent du syndrome type que je viens de vous exposer à ceci près qu’il nous paraît moins sévère, plus chronique, fluctuant, et surtout intimement imbriqué avec les symptômes proprement névrotiques. Les signes les plus spécifiques et fréquents de la dépression névrotique sont les suivants : l’analysant semble toujours insatisfait, comme s’il n’obtenait jamais ce qu’il attend. Son humeur est maussade et plaintive. La moindre sollicitation l’agace et appelle en lui l’objection à tout propos qu’on lui tient. Il est pessimiste, indécis, négatif et susceptible. Tout problème, aussi anodin soit-il, est immanquablement amplifié dans son importance, sa durée et la difficulté pour le résoudre. Rien n’est relatif, tout est absolu, total et définitif. Aussi éprouve-t-il un sentiment douloureux d’impuissance, d’insatisfaction et d’une faible estime de soi. Mais le signe le plus saillant de l’état dépressif chez un analysant, c’est, à n’en pas douter, son désintéressement de la vie, son désenchantement : « À quoi bon ? », se demande-t-il sans cesse. Il est aigri et désabusé, convaincu que tout se vaut, que rien ne mérite le moindre effort, y compris la cure analytique elle-même.
Comme vous le voyez, il est incontestable que dans la plupart des cas, la dépression se présente à nous imbriquée dans la vie névrotique de notre patient. Pour nous, analystes, la dépression est le symptôme d’une névrose sous-jacente, c’est-à-dire que la névrose est la cause de la dépression, que cette dépression se présente sous la forme d’un épisode unique ou sous la forme d’une maladie dépressive récurrente. Avancer que la dépression est le symptôme d’une névrose implique alors que l’action du clinicien doit porter avant tout sur le processus névrotique lui-même. Si vous soulagez le patient de sa névrose hystérique, obsessionnelle ou phobique, vous le soulagerez automatiquement de sa dépression. Disons en un raccourci que, pour nous, la dépression est l’écume d’une névrose au même titre que la fièvre est l’écume d’une bronchite.
Les causes de la dépression
Mais d’où vient la dépression, quelles en sont les causes ? Comme la plupart des troubles psychopathologiques, la dépression est provoquée par des causes psychiques, biologiques et psychosociales. Parmi les psychiques – celles qui nous intéressent ici – nous distinguons les causes déclenchantes et les causes latentes. Des causes donc déclenchantes et repérables tel un événement douloureux suivi par une dépression ; et des causes latentes et difficilement repérables telle la fragilité affective d’une personne prédisposée à la maladie dépressive. À vrai dire, ces deux catégories de causes, déclenchantes et latentes, sont indissociables puisqu’une dépression ne peut être déclenchée par un événement douloureux que chez une personne déjà vulnérable à la souffrance dépressive.
Quelles sont les causes déclenchantes les plus fréquentes ? Il s’agit de tous les événements bouleversants et douloureux de l’existence, telle la mort d’un proche, une rupture amoureuse, la survenue d’une maladie grave, toutes des situations pénibles susceptibles de précipiter un épisode dépressif. Quelquefois, la dépression est provoquée non pas par un événement dramatique et brutal, mais par un événement plus ordinaire, un simple cambriolage par exemple, qui s’ajoute comme l’ultime goutte d’eau à une accumulation devenue insupportable, de différents problèmes.
Mais souvent, le clinicien ne trouve pas de raisons suffisantes à la survenue de l’épisode dépressif parce que la cause déclenchante est un choc émotionnel interne qui éclate à l’insu du sujet. C’est ce que nous appelons un choc émotionnel inconscient.
Or, que ce soit un événement dramatique repérable, un événement ordinaire qui s’ajoute à une série de désagréments, ou encore un choc émotionnel inconscient, c’est-à-dire non repérable, toutes ces causes déclenchantes peuvent être considérées par nous, psychanalystes, comme des pertes d’amour. Mais pourquoi interpréter tous les événements qui précipitent une dépression comme des pertes d’amour ? Tout simplement parce que chaque événement malheureux est vécu par le sujet, futur dépressif, comme un déchirement intime, comme l’arrachement d’une chose précieuse à laquelle il tenait passionnément : l’être aimé que la mort enlève, l’amour renié par celui qui me quitte, la santé perdue ou encore la maison souillée d’avoir été forcée. Dans tous ces cas, perdre une personne, perdre un sentiment, perdre la santé ou perdre une chose telle notre maison, le Moi du futur déprimé, se sentant amputé d’un objet d’amour qu’il vivait comme une partie vitale de lui-même, se déconstruit et s’effondre.
Mais une perte d’amour ne suffit pas à susciter la dépression. Encore faut-il que l’amour perdu ait été un amour maladif et que le sujet qui subit cette perte soit affectivement fragile, et qu’il ait entretenu une dépendance trop fusionnelle avec l’objet qu’il perd. Je voudrais bien insister, car c’est l’un des points les plus importants de ce que j’ai à vous dire, à vous cliniciens, étant souvent à l’écoute de patients en phase dépressive. Nous pouvons tous être confrontés un jour ou l’autre à des événements extrêmement tragiques, mais nous ne ferons pas tous une dépression. Sans doute, nous serons immensément tristes et nous porterons notre douleur le temps qu’il faut, mais progressivement nous apprendrons à vivre avec la blessure, en gardant toujours intacte l’estime de nous-mêmes ainsi que notre capacité d’aimer et d’être aimés. Inversement, certaines personnes, allergiques à la moindre frustration, hypersensibles au moindre signe qu’elles interprètent comme un refus d’amour, finiront par se déprimer. Voici la clé ; ce n’est pas l’événement malheureux en lui-même, ce n’est pas la perte en elle-même qui est la cause de la dépression mais notre manière de vivre la perte. Et notre manière de vivre la perte dépend du type de relation affective que nous avions noué avec la personne, l’objet ou l’idéal que nous avons perdu : « Dites-moi qui ou ce que vous aimez. Et surtout dites-moi comment vous l’aimez, je vous dirai si, en perdant votre amour, vous risquez de faire une dépression. »
En somme, d’où vient la dépression ? Pour nous, la cause de la dépression est l’immaturité d’un sujet si maladivement attaché à un être, à une chose ou à un idéal, que leur perte sera pour lui insurmontable. Mais qui est ce sujet immature ? Ce n’est pas seulement un sujet névrosé, mais un sujet névrosé dont le narcissisme est particulièrement exacerbé. Que veux-je dire ? Quand dirons-nous qu’un narcissisme est particulièrement exacerbé ? Qu’est-ce que le narcissisme ? Je ne peux pas m’attarder ici en vous exposant le concept freudien de narcissisme, ce qui m’importe est de vous faire comprendre que ceux qui se dépriment sont, en général, des personnalités narcissiques. Ici je vous proposerai l’aphorisme suivant : il n’est de dépression que sur fond d’un amour narcissique exacerbé. Si le narcissisme est l’amour de soi-même ou l’amour de son propre corps, le « narcissisme exacerbé », c’est l’amour de soi, certes, mais d’un soi idéalisé. Tout le problème est là, dans l’idéalisation de soi. Au-delà de l’amour de celui que je suis, je m’aime dans celui que je rêve d’être. Moi, sujet narcissique, je suis plus attaché à mon illusion de devenir un jour celui que je rêve d’être qu’à celui que je suis réellement. Et si j’ai un partenaire, je le transformerai sans m’en apercevoir en un vecteur indispensable pour entretenir cette illusion éminemment infantile et toute-puissante de devenir un jour le plus beau, le plus reconnu ou le plus indépendant, en un mot, le plus aimé des êtres. « En vérité dirait le narcissique, je n’aime pas l’autre pour ce qu’il est, je l’aime parce qu’il est la source vitale de l’amour de moi-même, de moi-même idéalisé. »
À propos du partenaire du sujet narcissique, rappelons que ce n’est pas toujours une personne. Le partenaire peut être la santé, la jeunesse, un lieu vénéré et beaucoup d’autres entités qui occupent la place de notre irremplaçable objet d’amour. Mais que ce soit une personne, une chose ou une entité abstraite, l’important c’est que la présence intime et étayante de l’objet aimé garantisse au sujet narcissique la permanence de son illusion infantile. Mais avant de vous proposer ma définition de la dépression et d’aborder le traitement analytique des patients déprimés, je voudrais vous lire ce que j’ai imaginé être le crédo du sujet narcissique, futur déprimé. Voici le crédo :
- Mon aimé doit être unique et irremplaçable.
- Mon aimé doit m’aimer sans faillir pour que je m’aime moi-même et garde l’illusion d’être un jour le plus beau, le plus fort ou le plus généreux.
- Mon aimé doit demeurer invariable, c’est-à-dire ne jamais changer, à moins que je ne le change moi-même.
- Mon aimé doit dépendre de moi, se laisser posséder et se rendre toujours disponible pour satisfaire tous mes caprices.
- Mais s’il se montre ainsi soumis, il doit cependant savoir garder son autonomie pour éviter de m’encombrer.
- Enfin – dernier point de mon crédo –, je reconnais que toutes ces exigences infantiles et toujours impérieuses sont celles que, petit enfant tyrannique, j’imposais déjà à ma mère.
Or, parmi toutes ces exigences abusives, la plus inconditionnelle qui, si elle n’est pas satisfaite, déclenche une dépression, c’est le besoin d’être aimé par l’autre pour s’aimer soi-même et garder l’illusion d’un Moi idéal à venir. Cet amour de soi idéal, cette passion intime d’un soi idéalisé, mobilise toutes les forces du névrosé narcissique. Si pour une raison ou une autre cet amour de soi idéal vient soudainement à manquer, le Moi s’effondre et la dépression s’installe. Dès lors, je définirai la dépression en disant : la dépression est la réaction à la perte de l’amour de soi idéalisé ; ou formulé différemment en introduisant les trois structures cliniques de la névrose : la dépression est la réaction à la perte de l’illusion d’être un jour aimé d’un amour idéal (c’est le cas de l’hystérique narcissique), d’être un jour admiré comme étant le meilleur (c’est le cas de l’obsessionnel narcissique), ou d’être un jour reconnu comme autosuffisant (c’est le cas du phobique narcissique).
Traitement psychanalytique de la dépression
Le moment est venu d’aborder la manière d’agir adéquate-ment avec un patient dépressif. D’abord dites-vous que vous n’agirez pas de la même façon avec un patient dépressif si vous pensez que la dépression est la décompensation d’une névrose narcissique, ou si au contraire vous pensez que la dépression est une entité en soi. Je n’hésite pas à vous le dire, je ne m’occupe pas de l’homme déprimé mais de l’homme narcissique qui se cache toujours derrière le déprimé, que la dépression soit ou non psychotique. Je ne m’occupe pas directement de la tristesse, je m’occupe de la perte de l’illusion et de l’amère déception qui ont donné lieu à la tristesse. C’est ainsi qu’en présence d’un patient déprimé qui vient me consulter pour la première fois, ou d’un patient qui se déprime au cours de sa cure, je me dis qu’il va falloir réussir quatre missions essentielles.
- Une première mission – la plus difficile – concerne son narcissisme. Je dis la plus difficile parce que c’est un travail de rééducation du Moi. Il ne s’agit rien de moins que d’apprendre au moi à aimer autrement. Le narcissisme et la dépression sont deux grands troubles du Moi. Le Moi, c’est le siège de l’amour, de l’illusion et de la tristesse. D’ailleurs, si je devais aujourd’hui définir la tristesse, je dirais que c’est le sentiment éprouvé par le Moi lorsqu’il perçoit intérieurement la disparition de l’image idéalisée de soi. Donc, première mission : traiter le narcissisme.
- La deuxième mission concerne la valeur démesurée de l’illusion infantile. Ensemble, analyste et patient, nous devrons découvrir le contexte affectif où l’illusion a pris naissance et, peu à peu, apprendre ensemble à la tempérer.
- La troisième mission concerne l’agressivité du patient narcissique et déprimé. Dès mes toutes premières consultations à l’hôpital avec mes patients dépressifs, j’ai compris que derrière leur tristesse affleurait la haine. Pourquoi la haine ? Pourquoi le déprimé est-il haineux ? Que sa haine soit larvée ou qu’elle communique à la tristesse l’amertume si caractéristique de l’humeur dépressive, la haine reste la réaction aveugle du déprimé qui vit la désillusion comme une injustice, comme une trahison, comme le vol de son seul bien.
- La quatrième mission que je m’assigne enfin concerne l’obsessionnalisation du déprimé. Je veux lui montrer le caractère obsessionnel et compulsif de ses pensées négatives. Le problème n’est pas tant celui du contenu des pensées que leur caractère compulsif, immaîtrisable et profondément stérile. Les pensées sont négatives parce qu’elles sont imprégnées d’humeur négative. Le problème n’est pas de supprimer les pensées négatives et de les transformer en pensées positives, le problème est d’atténuer la compulsion morbide et masochiste à ruminer des pensées négatives sur soi-même. Quand le patient nous dit : « Je ne peux pas m’empêcher d’avoir des idées noires », il faut savoir que la première partie de sa phrase « Je ne peux pas m’empêcher… » est plus importante que la deuxième.
Voilà donc les quatre missions que je m’assigne en tant que psychanalyste, traiter les quatre enfants qui gisent dans la pensée déprimée : l’enfant narcissique et tyrannique, l’enfant rêveur de soi, l’enfant colérique et hargneux, et enfin, l’enfant ruminant ses pensées sur lui-même.
Je voudrais maintenant conclure ce texte en vous livrant une dernière remarque nous concernant, nous les analystes, en relation avec la dépression. On sait que le travail en général est un excellent remède pour éviter la dépression, car il implique un échange actif entre le Moi et le monde extérieur. Tant qu’il y a échange, il ne peut y avoir de dépression. Ne pourrait-on pas se dire qu’il nous arrive souvent d’utiliser le travail avec nos patients pour soigner nos propres dépressions ? N’oublions pas que l’écoute que nous exerçons tous les jours non seulement est une autoanalyse permanente mais qu’elle est surtout une adaptation continuellement renouvelée à la présence psychique de l’autre, à la présence d’une multiplicité d’autres où chacun exige de nous le maximum de notre disponibilité. En écoutant la plainte de mon patient, je m’oublie moi-même et, curieusement, je suis plus que jamais moi-même.
Tableau comparatif entre une personne normalement triste et une personne déprimée
Personne normalement triste
- Tristesse normale : réaction normale, passagère et supportable devant un événement malheureux.
- Origine de la tristesse normale : la personne triste sait pourquoi elle est triste et si la cause a été une perte, elle sait qui ou ce qu’elle a perdu.
- Deuil normal : dans le cas de la tristesse provoquée par la perte d’un être cher, l’endeuillé accepte peu à peu de vivre avec la douleur de l’absence et apprend à aimer le disparu autrement que lorsqu’il était vivant. Sa capacité d’aimer restant intacte, l’endeuillé normal saura, grâce au travail de deuil, aimer d’autres objets d’amour aussi précieux que l’objet disparu. Un deuil normal dure en moyenne deux ans.
- Ressentir la vie en soi : malgré le malheur qui l’accable, la personne triste conserve intacte la faculté de sentir la vibration interne de son désir de vivre.
- Lien à l’autre : la personne triste ne se coupe pas des autres. Sa capacité d’aimer et d’être aimé reste intacte. L’échange avec le monde extérieur demeure actif et ouvert. Elle sait demander et recevoir de l’aide. L’ami ou le proche est un soutien qui lui permet de mieux supporter sa tristesse.
- Narcissisme : la personne triste se replie sur elle-même pour mieux supporter sa douleur. Le narcissisme, c’est-à-dire le retour sur soi, est un narcissisme défensif et réparateur.
- Estime de soi : l’estime de soi reste intacte.
- Rapport au temps : la personne triste a toujours la capacité de relativiser sa souffrance, de la situer comme un moment malheureux de sa vie, et de garder l’espoir dans l’avenir.
Personne déprimée
- Tristesse dépressive : réaction pathologique et durable par une cause pas toujours repérable. La tristesse est ici trop intense, insupportable, envahissante, permanente et difficilement réductible. Elle est souvent mêlée à la haine, ce qui la rend acrimonieuse.
- Origine de la tristesse dépressive : la personne déprimée ne sait pas pourquoi elle est triste, et si la cause est une perte évidente – un deuil par exemple – elle sait qui elle a perdu mais non ce qu’elle a perdu en perdant l’être aimé.
- Deuil pathologique : dans le cas d’une dépression provoquée par la perte d’un être cher, le déprimé ne tolère pas l’absence de son aimé. Il ne peut pas vivre avec la douleur de l’absence et persiste à aimer l’être disparu comme s’il était toujours là. Cependant, la réalité de la perte étant incontournable, l’endeuillé dépressif reste inconsolable, sans pouvoir ni vouloir remplacer, réellement ou symboliquement, son aimé disparu. Ce deuil pathologique peut durer toute une vie.
- Ressentir la vie en soi : le déprimé, contrairement à la personne triste, ne peut pas ressentir en lui le désir de vivre puisque ce désir est absent, forclos. La flamme qui anime le désir s’est éteinte.
- Lien à l’autre : la personne déprimée est coupée des autres. Elle n’a plus la force ni d’aimer ni de vivre avec les membres de sa famille. L’échange avec le monde extérieur est passif, ralenti, mais reste cependant ouvert. Elle préfère ne pas demander de l’aide, mais consent à être aidée sans croire à l’utilité de l’aide.
- Narcissisme : la personne déprimée se replie sur elle-même non seulement pour mieux supporter sa douleur, s’isoler, fuir toutes les sollicitations extérieures devenues intolérables, mais aussi pour s’autocritiquer, se faire des reproches et se déprécier. Cependant, en se repliant sur elle-même, elle consolide l’unité de son moi et le préserve d’un danger possible : la fracture psychotique de la mélancolie. Le narcissisme du déprimé est un narcissisme négatif et exacerbé quoique préventif contre la psychose.
- Estime de soi : l’estime de soi est devenue mépris de soi-même.
- Rapport au temps : la personne déprimée est si absorbée par sa douleur qu’elle réduit toute sa vie au seul instant présent. Le présent est figé. Le déprimé ne peut pas se projeter dans l’avenir ; et le passé n’est, pour lui, que l’occasion d’une rumination amère contre soi-même. L’espoir est pour lui inconcevable.

